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Chateaubriant Actualités, Le Site d'Informations de Châteaubriant

Chroniques d'une Sous-préfecture


Rédigé par Châteaubriant Actualités le Mardi 10 Janvier 2012 à 14:47 |

Alain Defossé revient sur l'innommable crime de Carole Le Yondre par Didier Tallineau, meurtre qui avait meurtri Châteaubriant en juillet 1999. Alain Defossé sort un livre nécessaire, plus de dix années après les faits. Il était là. Présent. " On ne tue pas les gens" paraît ce mois de janvier, chez Flammarion.


Nous, au village aussi l'on a de beaux assassinats, chantait Brassens. Alain Defossé signe sous le titre " On ne tue pas les gens  " un roman, un récit. Ce qui n'aurait put être qu'une simple chronique d'une sous-préfecture se révèle plus profond. Une réelle blessure pour une population toute entière.

Alain Defossé, écrivain,  nous avait habitués a des traductions ( Bret Easton Ellis , American Psycho, John King, Irvine Welsh,... Sauf qu'il était là, à Châteaubriant ce soir de juillet 1999. Le dernier témoin. Bien des années se sont dressées depuis.
" Je n’ai pas vu une seule chemise bleue, pas une voiture bleue, pas un seul uniforme. Personne ne m’a interrogé, ni le lendemain, ni après, ni depuis. Pourtant, j’étais au bar ce soir-là. J’ai passé la soirée au bar ce soir-là. Ce soir-là, j’ai été le dernier à quitter le bar et les protagonistes de l’affaire, vivants et morts. Je suis le dernier témoin. Ce n’est pas la télévision qui ment, ce sont les gendarmes qui n’ont pas su. Sinon, ils m’auraient recherché, j’étais facile à trouver. Mais on ne leur a rien dit. On ne leur a pas parlé de moi. Je me suis tu. Cela fait dix ans
que je me tais.
Je ne voulais pas écrire ce livre, ce récit, ce témoignage, comme on voudra. Ce n’était pas un projet. C’était un chagrin, un arrière-goût persistant de chagrin, un poids de chagrin sur la poitrine, comme on en traîne tous. C’était, dans un recoin de ma vie, une anecdote dont je me serais volontiers passé, et sur laquelle je m’efforçais de fermer les yeux. Par lâcheté, par délicatesse, par respect. Par crainte. Par colère aussi. Par sentiment d’inutilité puisque tout le monde est mort à présent. C’était une question latente : aurais-je dû parler, à l’époque, me manifester ? Je ne l’ai pas fait, certain tout d’abord d’une erreur si énorme qu’elle se résoudrait d’elle-même, et que mon intervention risquait de l’approfondir encore, de l’aggraver, persuadé ensuite d’une collusion si puissante, si hermétique, que cela ne servirait à rien si même j’étais entendu, et enfin par simple tristesse, je me suis tu par tristesse, tandis que les derniers remous de cette histoire traînaient encore dans les journaux, dans ma tête, dans la ville. Le malaise de se taire se faisait moins vif le temps passant, la ville s’éloignait de ma vie, je m’éloignais d’une ville où plus rien ne m’attachait, où je ne reconnaissais plus grandchose, plus grand monde. Un meurtre a signé pour moi la fin d’une époque : c’est égoïste mais c’est vrai.

« En 1992, j’ai acheté cette maison isolée dans une campagne isolée. Une de ces silencieuses étendues rurales de la Bretagne intérieure, simplement emblématiques de la notion de campagne : très vertes, sinistres en hiver, paradisiaques en demisaison, ponctuées de lacs, rivières, forêts, calvaires, où le bureau de poste du bourg n’ouvre que le matin, où la seule manifestation de vie, dans toute une journée, peut être le passage du car scolaire ou les tirs de chasseurs au loin. Un lieu fait pour l’écriture et pour le silence, pour la solitude et le silence,
pour la liberté fallacieuse que procure le silence, une drogue douce et traître. Rien n’est plus addictif que le silence parfait de la campagne : quand on l’a connu, il suscite une dépendance qui ne vous lâchera plus.
La ville dont je parle, Châteaubriant, est la plus proche, une vingtaine de kilomètres. La décrire, c’est d’abord la situer : à égale distance de Rennes au nord, de Nantes au sud, de Saint-Nazaire à l’ouest, de Laval à l’est, Châteaubriant abrite treize mille âmes réunies au milieu de partout, au centre de nulle part. Une sous-préfecture autrefois prospère, aujourd’hui en déshérence. Je l’ai découverte et dans le même temps adoptée, aimée infiniment, pour l’aisance désuète de ses maisons bourgeoises, le sentiment palpable qu’on y avait d’un temps passé, d’une richesse à jamais défaite. Les certitudes du siècle passé et du siècle précédent investies dans des propriétés à festons de bois, à jardins de buis, un hôtel de ville de pierre blanche dans une région de schiste. Châteaubriant était largement sinistrée quand je l’ai connue. Les grands axes routiers l’avaient délaissée, la gare et les voies de chemin de fer étaient désaffectées, les fonderies, les entreprises de charrues et de matériel agricole fermaient. Le secteur tertiaire vivotait, médiocrement, sans parvenir à suivre l’expansion qu’il connaissait partout ailleurs. Il ne restait à la ville que sa mémoire de vieille provinciale déclassée, au milieu de son inutile verte campagne et, prolongation de cette mémoire, une certaine chaleur nocturne que se transmettaient les jeunes gens, de café en bar, la chaleur de l’alcool comme témoignage de la vie qui persiste. La première fois que je l’ai découverte, que je m’y suis aventuré, c’était de nuit. Je venais de ma maison, ... »

Faites entrer l'accusé

En mai 2002, Didier Tallineau avait été condamné par la cour d'assises des Deux-Sèvres à 30 ans de réclusion criminelle, dont 20 ans de sûreté, pour le meurtre à Oulmes (Vendée) en 1989 de Catherine Cheruau et une tentative de meurtre. Il avait écopé de la même peine devant les assises de Loire-Atlantique en décembre 2002 pour le meurtre de Carole Le Yondre, commis en 1999 à Châteaubriant (Loire-Atlantique). C'est ce second crime qui permet d'élucider le premier et c'est devant le juge d'instruction Philippe Huart que Didier Tallineau avoue le précédent meurtre. Il écope de trente ans de prison assortis d'une peine de sûreté de vingt ans. Après quatre ans et demi de prison, atteint d'un cancer de la plèvre, il est libéré au titre de la loi sur les droits des malades. Après de nouvelles expertises, Tallineau est réincarcéré. Il meurt peu de temps après, en prison.

Mardi 10 janvier 2012 de 18:50 à 20:40 (Rediffusion) et vendredi 20 janvier de 18:50 à 20:40 sur Planète+
Showview : 5315594

Chroniques d'une Sous-préfecture
Alain Defossé est né en 1957. Il est traducteur de littérature anglaise et américaine, notamment de Bret Easton Ellis (American Psycho), John King, Irvine Welsh.
Il partage sa vie entre Paris et le Pays de Châteaubriant.

Dans un genre très différent, il nous a donné des « romans qui parlent à l'oreille de ceux qui les méritent » (Gabrielle Rolin, L'Express) : Les Fourmis d'Anvers (Salvy, 1991 - reéditées aux éd. Du Rocher,  coll. "Motifs" 2007), Retour à la ville (Salvy, 1995), Dimanche au Mont Valérien (Joca Seria, 2000) et, plus récemment, Chien de cendres (Panama, 2006), et L'Homme en habit, (Du Rocher, 2007).
Acheter le livre en ligne sur le site de la librairie Vent d'Ouest à Nantes



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