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Châteaubriant

Université permanente : coquillages contre esclaves

Beaucoup de choses ont été écrites sur l’argent et les profits tirés de la traite négrière, mais rares sont les études consacrées aux flux monétaires générés par celle-ci. Les navires s’en revenant de Pondichéry passaient obligatoirement par les Îles Maldives, principal pourvoyeur de cauris, ces coquillages utilisés comme monnaie dans bien des contrées bordées par l’océan Pacifique et l’océan Indien, ainsi que dans une large partie du continent africain. C’est pour cela que ces coquillages formaient souvent la masse principale de marchandises de traite importées et exportées depuis Nantes et surtout Lorient. Par exemple, le navire Le Saturne quitte Nantes pour la Côte de Guinée en juin 1789, en emportant près de trente-cinq tonnes de cauris dans ses cales.

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Université permanente : coquillages contre esclaves. Les Cauris, monnaies de la traite négrière, une conférence de Gildas Salaün au théâtre de Verre à Châteaubriant, mardi 17 mai 2022, à 14h30.

Avec quoi payait-on les esclaves ? Quelle était la réalité des transactions ? Le cas du royaume de Oudiah (Bénin) montre une organisation monétaire et commerciale très structurée avec pour référence, le cauri. Cette étude originale vient mettre à mal l’idée du « troc de pacotilles» trop souvent évoqué avec condescendance.

Par Gildas Salaün, numismate, responsable du Médaillier du musée Dobrée à Nantes, Grand Patrimoine de Loire-Atlantique. Chargé des collections de numismatique et d’ethnographie africaine au Musée Dobrée à Nantes – Grand Patrimoine de Loire-Atlantique. Membre titulaire de la Société Française de Numismatique (BnF) et correspondant de la Société Nationale des Antiquaires.

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Gildas Salaün a produit une série de posdcasts  » Histoire des monnaies  » écoutable sur radio-Châteaubriant.

Les circuits monétaires de la traite négrière

Beaucoup de choses ont été écrites sur l’argent et les profits tirés de la traite négrière. Mais rares sont les études consacrées aux flux monétaires générés par celle-ci. Pourtant, une approche mondiale des circuits monétaires de la traite permet, dans une démarche d’histoire globale, de révéler la mécanique de ces flux commerciaux et leur extension réelle. Or, ces roupies servaient ensuite à la Compagnie pour acheter au meilleur prix des épices et des toiles d’Inde, dont une partie était revendue en France. Mais une autre fraction servait de marchandises de traite à échanger contre des esclaves. Mais, peut-être plus important encore, les navires de la Compagnie s’en revenant de Pondichéry passaient obligatoirement par les Îles Maldives, principal pourvoyeur de cauris, ces coquillages utilisés comme monnaie dans bien des contrées bordées par l’océan Pacifique et l’océan Indien, ainsi que dans une large partie du continent africain.

Rapporter des cauris au royaume de Ouidah

Au XVIIIe siècle, en effet, les voyageurs européens qui naviguent le long du Golfe de Guinée confirment unanimement que les Africains « se servent de Coris pour monnoye ». A Ouidah, ancienne cité royale située au bord de l’Atlantique sur la Côte des Esclaves au sud de l’actuelle République du Bénin, les populations « ont tant d’estime pour ces coquilles, que dans le commerce : […] ils les préfèrent à l’or », au grand étonnement des observateurs européens.

Le cauri était même la devise monétaire de Ouidah* . Il servait dans toutes les transactions, aussi bien l’achat de menus biens et services indispensables aux marins en escale, qu’aux transactions importantes comme l’acquisition d’esclaves. Or, aux Maldives les cauris s’achetaient à seulement six sols la livre. Alors qu’ils s’échangeaient pour une valeur de trente-cinq sols la livre le long de la Côte des esclaves ! Rapporter des cauris au royaume de Ouidah était donc à la fois indispensable et extrêmement rentable pour les négriers qui là s’en « servent fort avantageusement pour le commerce »…

Quatre-vingt mille cauris par « esclave mâle »

D’autant que le prix généralement observé durant la seconde moitié du XVIIIème siècle était de quatre-vingt mille cauris par « esclave mâle », la moitié pour les femmes et les enfants. Aussi, les capitaines négriers se devaient-ils d’arriver à Ouidah les cales pleines de cauris. C’est pour cela que ces coquillages formaient souvent la masse principale de marchandises de traite importées et exportées depuis Nantes et surtout Lorient.

Par exemple, le navire Le Saturne quitte Nantes pour la Côte de Guinée en juin 1789** en emportant près de trente-cinq tonnes de cauris dans ses cales ! Même si cela semblait curieux aux Européens, l’usage local des cauris comme devise de référence et comme moyen de paiement quasi exclusif entrait en parfaite résonance avec le dogme colbertiste puisqu’il limitait les sorties d’argent métal pour l’achat des esclaves, sans compter qu’il réduisait la nécessité de constituer, puis d’acheminer, un large assortiment de marchandises de traite. Cet usage monétaire particulier du cauri explique ainsi en grande partie pourquoi le royaume de Ouidah a attiré tant de négriers français, dont trois cent expéditions venues de Nantes.

Tout à côté, dans le royaume voisin d’Ardra, la tradition voulait que les Européens paient leurs achats moitié en cauris, moitié en marchandises comme des eaux de vie, des miroirs, des étoffes, des couteaux, des fusils…. Mais aussi des pièces d’argent, à savoir des « écus de Hollande et d’Angleterre ». Ces pièces d’argent évoquées ici sont bien à considérer comme des marchandises, au même titre que les autres, et l’on voit donc ici que lorsqu’il fallait payer en matière d’argent, eh bien c’était du métal anglais et hollandais que l’on exportait, mais pas du métal français !

Université permanente : coquillages contre esclaves.
Théâtre de Verre, Châteaubriant
Mardi 17 mai 2022, 14h30